Le tremblement de terre d’Haïti: innover dans l’univers de l’information humanitaire
by March 2011

Le tremblement de terre d’Haïti introduisit un nouvel environnement d’information humanitaire : un environnement permettant un accès sans précédant aux données primaires, un usage croissant d’ une nouvelle technologie de communication de l’information (Information Communication Technology/ICT) et l’émergence de trois communautés d’intérêt souplement liées et centrées près du gouvernement des EU, les Nations Unies et la communauté internationale et un groupe nouveau (les Volontaires ICT) qui comprend des universitaires virtuellement connectés, des humanitaires, des fondations d’entreprise et des professionnels ICT.  Les trois communautés collectèrent, échangèrent et appliquèrent d’énormes quantités d’informations numériques rendues disponibles sur toute une gamme de portails, de plateformes et de média de réseaux sociaux, comme les pourvoyeurs de SMS, Twitter et Facebook.

Chaque communauté a des missions, des besoins, des préférences, des cultures et des réseaux personnels légèrement différents. Il n’y aura par conséquent jamais un seul site Web ou une seule base de données universellement accepté(e) qui contienne toutes les connaissances, serve toutes les fonctions et répondre aux besoins de tous les utilisateurs.  Certains utilisateurs ont besoin de l’information dans des buts opérationnels : la planification, la coordination et l’exécution d’une réponse humanitaire ou d’un programme.  D’autres veulent que l’information leur fournisse une sensibilisation situationnelle synthétisée ou une analyse stratégique.  A cause de la variété d’utilisateurs et d’applications, les données et les informations cruciales devraient être structurées de telle sorte qu’elles puissent être partagées par l’ensemble des communautés, des réseaux et des plateformes.  Ces répertoires de données largement disponibles peuvent être ensuite systématiquement évalués, synthétisés et analysés pour permettre la coordination, l’analyse des lacunes, l’établissement de priorités, les  prises de décision stratégiques et la création d’une sensibilisation situationnelle commune.

Le gouvernement des Etats-Unis

Le tremblement de terre d’Haïti a marqué la plus grande réponse humanitaire des Etats-Unis à un désastre naturel.  Le Président Barak Obama désigna USAID comme l’organisation dirigeante pour la réponse humanitaire américaine.  Au 13 août 2010, USAID avait engagé plus de 655 millions d’USD en approvisionnements, subventions et soutien.  Au paroxysme de la réponse au désastre, l’US Southern Command (SOUTHCOM/Région militaire méridionale) affecta environ 22.000 personnes à l’Operation Unified Response Haiti (Opération réponse unifiée Haïti) et déploya 33 navires et 130 avions pour le transport humanitaire.  Le Département d’Etat américain alloua 11,2 millions d’USD pour assister les personnes déplacées et les familles d’accueil et pour soutenir les programmes de rapatriement et de relocalisation.  D’autres agences du gouvernement des EU procurèrent une aide technique.

Durant les premières heures qui suivent un désastre naturel majeur comme le tremblement de terre d’Haïti, la situation change rapidement, les communications sont perturbées, l’accès est limité et peu d’évaluations ont été menées sur le terrain.  A cause de sa proximité d’Haïti,  les EU furent en mesure de faire partir un Disaster Assistance Response Team (DART/Equipe de réponse et d’assistance au désastre) d’USAID, et le personnel du SOUTHCOM établit the US Joint Task Force Haiti (Force expéditionnaire commune Haïti des EU) pour gérer et coordonner les opérations logistiques et soutenir les autres activités de réponse humanitaire des EU.  Des centres de coordination furent créés au quartier général de SOUTHCOM à Miami ainsi qu’à USAID et au Département d’Etat à Washington.  Des agents de la défense, de l’Etat et de l’USAID furent détachés aux centres de coordination des uns et des autres pour servir d’agents de liaison et de conseillers dans un effort pour développer et appliquer une approche du « gouvernement tout entier » à la réponse.  Des représentants de l’ONU et des ONG servirent aussi de liaison dans certains de ces centres de coordination, ainsi qu’avec certaines équipes du gouvernement américain à Haïti.  Ceci aida à établir de relations personnelles, faciliter la mise en commun de l’information et pourvoir à une plus grande compréhension mutuelle.

ICT et la réponse internationale au tremblement de terre d’Haïti

Le gouvernement des Etats-Unis

Organisations:  US Agency for International Development (USAID), US Department of Defense/US Southern Command (US SOUTHOM), US Department of State, Department of Homeland Security/Federal Emergency Management Agency (Département de sécurité intérieure/Agence fédérale de gestion des urgences DHS/FEMA), US Coast Guard (Garde côtes des EU), Department of Health and Human Services (Département de la santé et des services humains), United States Geological Survey (Commission géologique des Etats-Unis).

Portails/plateformes: All Partner Access Network (APAN), Intellipedia, Diplopedia, Civil Military Fusion Center (Centre civilo-militaire de fusion).

L’ONU et la communauté internationale

Organisations: UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA/Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires), Programme d’alimentation mondial (PAM), Food and Agriculture Organisation (FAO/Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), UNICEF, Pan American Health Organisation (PAHO/Organisation panaméricaine pour le santé), Croix Rouge, ONG internationales, Banque mondiale, Commission européenne (CE).

Portails/plateformes: Global Disaster Alert Coordination System (GDACS/Système global de coordination ‘alertes en cas de désastre), Virtual On-Site Operations Coordination Center (VOSOCC/Centre virtuel de coordination sur place), ReliefWeb (Web secours), OneResponse (Une réponse), GoogleGroups, Reuters AlertNet.

Volontaires ICT

Organisations: Google, InSTEDD, Fortius One/GeoCommons, OpenStreet Map, universités Tufts/Harvard, Frontline SMS, ICT4Peace, Sahana, Thompson Reuters Foundation, Microsoft.

Portails/plateformes: CrisisMappers.net, SMS 4636, Ushahidi, STAR-TIDES, Haiti Voices, ICT4Peace Inventorization Wiki, CrisisCamp Haiti, CrisisCommons Wiki, crisescomm.ning.com, blogs.

 

Une autre décision clé consista à se servir des informations non classifiées quand c’était possible et d’utiliser les plateformes publiques pour partager les informations.  Une grande partie des données et des informations du Département de la Défense relatives au domaine humanitaire qui, dans des cas précédents, figuraient sur des systèmes classifiés inaccessibles au public, furent maintenues non classifiées et largement partagées au sein de la réponse au tremblement de terre d’Haïti.  SOUTHCOM lança le All Partners Access Network (APAN/Réseau d’accès pour tous les partenaires), une plateforme d’abord développée par US Pacific Command (Région militaire Pacifique des EU), pour partager les informations non classifiées et améliorer la collaboration et la coordination opérationnelle.  SOUTHCOM mit le mot de passe d’enregistrement à la disposition de tous sur demande et, dans l’espace de trois semaines, APAN avait plus de 1.800 utilisateurs enregistrés.  Produits d’imagerie, cartes, photos, évaluations, rapports situationnels, images opérationnelles communes et demandes d’information furent tous rendus disponibles sur APAN.

Les Nations Unies et la communauté internationale

Les agences humanitaires de l’ONU commencèrent à suivre la situation post-tremblement de terre en utilisant trois portails Web/plateformes dirigées par OCHA : GDACS, VOSOCC et ReliefWeb.  Les équipes de l’UN Disaster Assessment Coordination (UNDAC/Service des Nations Unies pour la coordination et l’évaluation des désastres) et les équipes internationales de recherche et de secours furent envoyées à Port-au-Prince, utilisant VOSOCC pour mobiliser et coordonner le déploiement.  L’équipe UNDAC incluait la gestion de l‘information et du personnel GIS (geographic information system/système d’information géographique) pour fournir des rapports de situation et des cartes pour la communauté de réponse humanitaire internationale.

L’ONU activa aussi le système des clusters, un nouveau portail OCHA, OneResponse (Une Réponse) fut lancé et utilisé pour conserver et partager les données, les informations et les analyses concernant les activités de chaque cluster.  Plusieurs clusters créèrent des Groupes Google pour faciliter les échanges d’information, la collaboration et la coordination.  Des outils de gestion de l’information comme le formulaire logistique du Joint Operations Tasking Center (JOTC/Centre commun opérationnel), une base de données Who is Doing What Where (3W/Qui fait quoi où), la méthodologie multi-cluster d’évaluation rapide, la Matrice de suivi des déplacements, le Cadre d’évaluation des besoins post-désastre et de relèvement ainsi que le calendrier des réunions et le répertoire des clusters furent établis pour faciliter la coordination et la gestion de l’information.  Toutefois, la création de nouveaux systèmes et outils d’information n’assure pas nécessairement une coordination et une prise de décision inter-organisations efficaces.  Pour être efficaces, il faut que ces systèmes et ces outils de gestion des connaissances soient intégrés dans le travail et le processus de prise de décision de la réponse humanitaire internationale, y compris les bailleurs de fonds.

Volontaires ICT

Dans les heures qui suivirent le tremblement de terre, une nouvelle communauté de volontaires virtuellement connectés et affiliés à des compagnies de consultants ICT, des sociétés privées, des adeptes de logiciels libres, des institutions universitaires/de recherche, des ONG et la diaspora haïtienne commença à utiliser les nouvelles applications ICT pour la réponse au tremblement de terre.  Les média de réseau social « Web 2.0 » furent utilisés comme un nouveau moyen de collecter les données, d’échanger les informations et de collaborer.  En quelques jours, des individus de cette communauté, avec le soutien du Département d’Etat des Etats-Unis, travaillaient avec des compagnies ICT pour établir un code SMS 4636 permettant la transmission gratuite de SMS vers Haïti et en venant.  Google adapta sa panoplie d’outils pour soutenir la réponse au tremblement de terre d’Haïti et contribua au développement d’une formule de Person Finder (Trouveur de personne) pour aider à trouver et à connecter à Haïti les personnes qui ne pouvaient pas être contactées.  Microsoft et Infusion fournirent une assistance technique à la Banque Interaméricaine de Développement pour créer une Haitian Integrated Government Platform (Plateforme haïtienne gouvernementale intégrée) en vue de rassembler les données relatives aux activités humanitaires et de reconstruction dans le but de suivre et d’évaluer le progrès.

Un réseau virtuel naissant, CrisisMapper (Mappeur de crise), utilisa une plateforme de mappage interactive avec logiciel libre connue sous le nom de Ushahidi (Swahili pour « témoin), pour collecter, extraire et marquer des données géo-référencées sur un site Web public.  Au cours du désastre, Ushahidi et des traducteurs volontaires de la diaspora reçurent plus de 80.000 SMS ; environ 3.000 furent utilisés d’une façon ou d’une autre pendant la réponse.  D’autres données géo-référencées furent obtenues de Twitter, de blogs, des média d’information et de rapports de situation humanitaire pour fournir des produits de sensibilisation situationnelle, y compris des cartes.  Le Garde côtes des EU, la 22ème Unité expéditionnaire de fusiliers marins des EU et d’autres répondeurs précoces utilisèrent ces plateformes de média sociaux pour soutenir leurs opérations d’aide d’urgence.  Des agents du gouvernement américain, de l’ONU et de quelques ONG étaient également connectées à ce réseau.

Il faut que cette nouvelle communauté soit reconnue comme un nouvel acteur au sein de l’environnement informatique humanitaire.  Pour être la plus efficace, elle doit travailler avec les acteurs humanitaires internationaux établis et appliquer leurs codes de conduite et les meilleures pratiques et principes de gestion de l’information.  Un problème potentiel est que l’encombrement des sources SMS pourrait se transformer en un raz-de-marée de reports et de requêtes d’aide non vérifiées émanant d’individus munis de téléphones intelligents.  Il se peut que les requêtes ou les appels d’aide soient exagérés ou qu’ils contiennent des informations erronées, et qu’ils puissent submerger le système et divertir les réponses à des besoins d’urgence identifiés qui ont été évalués objectivement par des équipes nationales et internationales.  La communauté ICT naissante dépend aussi du volontarisme et de ressources bénévoles qui n’assurent pas sa durabilité ou son intégration dans le pays d’accueil et le système humanitaire international.  Les membres de cette communauté sont conscients de ces problèmes et travaillent à y remédier.

Autres leçons pour la gestion de l’information retenues d’Haïti

Il y a une leçon apprise et constamment répétée : on n’apprend rien des expériences passées, pas plus qu’on n’institutionnalise les meilleures pratiques.  Voici quelques leçons apprises/meilleures pratiques qui valent la peine d’être réitérées.

  • Mémoriser et sauvegarder les banques de données de base géo-spatiales essentielles pour qu’elles puissent être utilisées immédiatement en cas de désastre.  De même, mémoriser et conserver les banques de données géo-référencées qui sont collectées au cours de la réponse immédiate au désastre ou pendant la phase de secours de façon à ce qu’elles puissent être utilisées pour planification et analyse pendant les phases subséquentes de reconstruction et de relèvement.
  • Introduire et fournir une formation sur les nouveaux outils ICT et systèmes informatiques avant les urgences, de façon à ce que ces technologies puissent être utilisées pleinement et efficacement quand un désastre se produit.  Les outils et les technologies qui sont les plus efficaces sont inter opérables, non-appropriés, gratuits ou à bas coût, indépendants, faciles d’accès et faciles à utiliser.
  • Rendre les données essentielles et les informations partageables avec le gouvernement d’accueil, la société civile et les populations affectées (dans les langues locales) pour renforcer les capacités du pays d’accueil, susciter les experts locaux, obtenir leur participation, les engager dans la coordination et les responsabiliser.
  • La communauté humanitaire internationale devrait coopérer avec le secteur privé et les institutions universitaires pour se tenir informée des dernières innovations technologiques et des nouvelles pratiques de gestion.  Ces deux communautés fournissent de plus en plus de ressources aux efforts de réponse humanitaire sous la forme de fonds, d’équipement et de volontaires.
  • Avec tant d’informations en provenance de sources différentes, il est crucial que ces données renferment les métadonnées essentielles (source, date, géo-référence) et adhèrent au Principes de gestion de l’information humanitaire, c.à.d. accessibilité, responsabilité, impartialité, inclusivité, interopérabilité, pertinence, sensitivité, durabilité, opportunité et vérifiabilité.[1]
  • Se contenter de rendre disponibles d’énormes quantités de données et d’informations et d’introduire de nouvelles technologies ne suffit pas à assurer une coordination et des prises de décision efficaces.  Une gestion ferme, de bonnes ressources, une formation avancée et des standards et des politiques reconnus sont nécessaires pour profiter à plein des données et de l’information en vue d’une analyse stratégique et d’applications opérationnelles.

 

Dennis King est Analyste en chef dans l’Unité d’information humanitaire du Département d’Etat des Etats-Unis à Washington DC.

 

[1] Global Symposium +5: Information for Humanitarian Action, 22–26 Octobre 2007, UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires, Genève, Suisse. Voir http://www.reliefweb.int/symposium

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