Échange Humanitaire No.15: les Balkans
by ODI February 2000

De nombreux événements sont annoncés à l’heure actuelle comme étant les derniers de ce millénaire. Le Bulletin du RRN ne déroge pas à cette règle. Le XX° siècle a introduit d’immenses changements dans la vie de chacun, partout dans le monde. De plus, ce siècle a joué un rôle très important pour l’évolution du sentiment d’« humanité » qui est à la base de l’action humanitaire. Que le dernier Prix Nobel du siècle ait été accordé à MSF pourrait être interprété comme un hommage réfléchi non seulement à MSF mais encore à tous ceux qui ont déployé des efforts considérables et qui parfois se sont sacrifiés, pour préserver l’humanité au cours de ce qui s’est révélé être un siècle très violent.

 

La décennie des années quatrevingt-dix a également revêtu une grande importance pour l’action humanitaire. La Décennie internationale pour la Réduction des catastrophes naturelles a pris fin avec une vague sans arrêt de tremblements de terre, de cyclones et d’inondations qui a mis encore une fois les catastrophes naturelles au sommet de l’ordre du jour. Aux espoirs initiaux d’un meilleur « nouvel ordre mondial », nés de la chute du mur de Berlin en 1989, a succédé une certaine frustration à mesure que se développaient divers scénarios. Parmi lesquels figurent la prolifération de guerres intestines non structurées ; le déclin du financement des réponses humanitaires vers le milieu des années quatre-vingt-dix ; un foisonnement incontrôlable d’ONG, suivi de l’arrivée de nouveaux acteurs sur la scène humanitaire (notamment l’armée et les sociétés du secteur privé) ; les tensions qui se sont fait jour lorsque l’image de « sauveur » non critique et non critiquée attachée aux employés des organismes humanitaires a laissé la place à des accusations laissant entendre que l’action humanitaire ferait plus de mal que de bien et qu’elle pourrait bien, en réalité, prolonger la guerre ; le fait que les employés des organismes d’aide d’urgence se soient entendu dire d’agir d’une manière plus orientée vers le « développement » alors qu’il a été conseillé aux organismes de développement d’être davantage « sensibles au conflit » ; enfin, le défi aux principes anciens de neutralité et de positionnement non politique, quand l’action humanitaire est considérée de plus en plus comme un instrument nécessaire de la gestion du conflit.

 

En même temps, les ONG se sont organisées à l’échelon planétaire et avec succès pour obtenir une interdiction internationale sur les mines antipersonnel. Elles collaborent de plus en plus étroitement sur le contrôle des armements légers et commencent à forger des alliances pour examiner d’un oeil critique le rôle que jouent les entreprises internationales dans le soutien des économies de guerre.

 

Le RRN a fait des comptes-rendus à cet égard et sur d’autres sujets et il a l’intention de continuer sur cette lancée, toujours mieux et de manière encore plus pertinente. Ce dernier Bulletin du millénaire contient des articles regroupés autour d’un certain nombre de thèmes principaux, à savoir la coordination, la protection, l’autodétermination (par le biais notamment de l’« autonomie »), les limites de « l’action humanitaire » et, enfin, l’évaluation en tant qu’instrument d’assimilation des connaissances.

 

Cette année a vu le cinquantième anniversaire des Conventions de Genève et un nouvel élan se fait jour autour de la protection pratique des non combattants. En février 1999, par exemple, une Consultation d’experts interorganisations sur les zones protégées a été organisée par l’OCAH avec le Centre d’études sur les populations et le développement d’Harvard ; en mars, le HCR a organisé une réunion avec les principaux organismes internationaux d’assistance humanitaire et des droits de l’Homme pour discuter des mesures aptes à renforcer la protection sur le terrain ; en septembre, une consultation mondiale est qui atteignait près de vingt milliers de personnes, organisée par le CICR sur les règles visant à limiter la violence en temps de guerre a été conclue ; ce même mois le Secrétaire général de l’ONU a présenté un rapport devant le Conseil de sécurité sur la protection des civils dans le conflit armé. Même s’il faut se féliciter de tout cela, il n’en reste pas moins à relever le défi pour traduire ces intentions en pratique réelle, de manière proactive et préventive et non seulement réactionnelle après que les populations ont subi des exactions et qu’elles ont été déplacées. En effet, c’est à juste titre que Kofi Annan souligne que « la sécurité physique doit souvent être garantie avant la protection juridique ».

 

Les interventions internationales assurées au Kosovo et au Timor oriental donnent l’impression que la passivité honteuse dont on a fait preuve à l’époque du génocide perpétré au Rwanda a été maîtrisée. Il n’en reste pas moins que cet espoir est amenuisé par une mauvaise volonté évidente en ce qui concerne la crise humanitaire et de protection grandissante en Tchétchénie, de même que par le manque d’intérêt international devant la tragédie qui, une fois encore, déchire l’Angola où plus de deux millions de personnes sont en danger. L’opération de l’ONU au Kosovo soulève également des problèmes politiques plus profonds car les conflits qui reposent sur l’identité, de même que les défis liés à la protection qui s’y rattachent, ne peuvent échapper à la question de l’autodétermination et de la forme politique que celleci revêt. L’opération de la Minuk traite le Kosovo comme un « protectorat » à tous égards sauf à le qualifier comme tel. Cette situation n’aurait pas été inhabituelle pour l’ancienne Ligue des Nations mais  elle est sans précédent pour l’ONU. A proprement parler, l’ONU reconnaît le Kosovo comme faisant partie de la République fédérale de Yougoslavie, mais en Serbie, comme au Sri Lanka et en Chine les gouvernements centraux considèrent une plus grande « autonomie » comme étant un pas vers la sécession.

 

Les années quatre-vingt-dix ont été une décennie de création de nouveaux Etats, ce qui n’est pas sans rappeler l’époque de la décolonisation des années cinquante et soixante. Certains nouveaux Etats, tels que la Slovaquie, la Macédoine et l’Erythrée, ont vu le jour sans effusion de sang. La création d’autres Etats comme la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Palestine et le Timor oriental a donné lieu à de violentes exactions. D’autres encore, comme la Tchétchénie et le Somaliland, ont proclamé leur indépendance mais ne sont pas reconnus au plan international. Les populations d’Aceh, à la pointe extrême de Sumatra en Indonésie, revendiquent également leur indépendance à l’heure actuelle, alors que les Tibétains qui souhaitent seulement une autonomie considérable par des moyens pacifiques ne reçoivent aucun appui politique. Le phénomène de la « realpolitik » pourrait-il expliquer à lui seul pourquoi un groupe de personnes a plus de chances en matière d’autodétermination que d’autres ? Si l’humanitarisme doit se doter de plus de principes, qu’en est-il de la politique internationale ?

 

Le conflit est forcément politique et il est inéluctable que l’intervention internationale visant à assurer une assistance et une protection et à essayer de créer une paix durable s’entremêle à ces politiques. A mesure que la gestion du conflit et le rétablissement de la paix se font plus urgents, l’ordre du jour humanitaire est devenu de plus en plus chargé. D’aucuns voient ce phénomène comme un développement positif et nécessaire ; d’autres, en revanche, – conscients du fossé qui existe entre l’ambition rhétorique et la réalisation pratique – le considèrent comme problématique et demandent que l’on revoit les principes fondamentaux. La section Actualités et une série de critiques de livres reflètent ce débat en partie et renvoient spécialement aux Pays-Bas et au RU.

 

Finalement, le secteur humanitaire continue à faire l’objet de critiques acerbes et à s’auto-critiquer – tout particulièrement en ce qui concerne la crise au Kosovo – parce qu’il répète les mêmes erreurs et qu’il ne tire pas les enseignements nécessaires. Ces dernières années ont amené un renouveau d’intérêt dans l’évaluation non seulement en tant qu’instrument d’obligation de rendre compte mais encore d’apprentissage organisationnel et institutionnel. Il s’agit-là d’une évolution positive. Il n’empêche, la prolifération d’exercices d’évaluation non coordonnés (comme ceux qui sont prévus pour le Kosovo) va à l’encontre de la valeur perçue comme telle d’une évaluation générale et par tous les bailleurs de fonds sur l’ensemble des actions internationales , telle que celle qui a été effectuée en 1995 pour la crise au Rwanda. Pourquoi est-il si difficile de tirer des enseignements ?